elle est trop belle cette rose!
elle est trop belle cette rose!
A LA BONNE BOUILLABAISSE
Mademoiselle la Rascasse étincelante dans sa tenue d’apparat rouge vif se moquait gentiment du jeune Congre, tout fringant et svelte.
— Tu vas où ainsi ? Lui demandait-t-elle d’un ton ironique, draguer la Vive ? Elle a mis sa robe couleur léopard et elle est vraiment très distinguée. Mais je suis sûre que l’as remarquée. Ce n’est pas comme cette grosse Lotte, mon dieu qu’elle est laide !
— Tu sais ce qu’elle te dit la grosse Lotte, bougonna celle-ci, vexée d’être moquée devant le jeune Congre.
—Taisez-vous donc, ne soyez pas méchants gratuitement. Madame la Lotte n’est certes pas la plus mince de nos consœurs, mais c’est la plus délicieuse et la plus dévouée.
— On sait bien que tu es amoureux d’elle, toi le gros Rouget Grondin, il est vrai que vous êtes faits pour vous entendre, tu n’es pas mince non plus, ricana la Rascasse toujours agressive.
— Tu es tout simplement jalouse, rétorqua le Rouget, un peu triste de voir ses amies et amis se chamailler pour des histoires d’amour. Car entre lui et la Lotte, il existait effectivement un amour et seule la mort pourrait les séparer.
— Ce n’est pas tout cela les enfants assez bavardé, nous allons être en retard et la bouillabaisse n’attend pas. Mettez-vous en ligne, redressez vos arêtes et tous sur la table de cuisine de Madeline la chef cuisinière du restaurant : « à la bonne bouillabaisse »
— Je sens que cette fois nous allons nous surpasser et que les clients nous savoureront avec allégresse !
Ce fut le cas… ils en ont repris deux fois.
— Trop bons ces poissons, quelle saveur et quel goût délicat.
Spleen du printemps
Le printemps est un farceur
Il nous fait croire qu’il suffit
D’un bourgeon de lilas ou autre fleur
Pour que fuient chagrin et ennui.
Pourquoi faut- alors
Que le contraire se produise ?
Pourquoi faut-il encore
Que nos peines et douleur ressurgissent ?
Le froid et l’engourdissement
Que l’hiver nous apporte,
Avaient chassé la cohorte
De tous ces sentiments.
Ils avaient fui
Avec la neige et la pluie.
Pourquoi dans ce cas
La nature et le renouveau
Nous laissent-ils si las
Que nous ne trouvons
Plus rien de beau ?
Afin de connaître mieux le monde du « net», Florine décida pendant quelques mois, de fréquenter régulièrement ce que tout le monde appelle les «chats de rencontre ». Chaque connexion quelque soit le nom du serveur, propose à ses internautes des chats où le monde se parle, se connaît, échange. Ils sont classés bien souvent par genre : rencontres, régions, âges et aussi sexe. Elle n'y est jamais allée, elle se trouve trop pudique et quand elle en parle avec ses amis elle plaisante, en leur disant: Qui sait, imaginez que je cède à la tentation ! »
Cela étant, elle découvrit au fur et à mesure de ses «voyages » une micro-société qui est insoupçonnable vue de l'extérieur et par les non- initiés d'internet : des hommes et des femmes de tous milieux, de toutes ethnies, de toutes professions, de tous âges, viennent régulièrement plusieurs fois par jour «tchater» et se rencontrer.
Il y a le « géné » où là, tout le monde parle à tout le monde, demande des nouvelles de la santé du petit dernier, si l'examen du grand se passe bien, si tout va bien en fait, tout simplement.
Ceci se mélange chacun répond à l' autre sans tenir compte de ce qui se passe entre deux autres personnes, ou même parle seul sans attendre de réponse annonçant une idée, et partant sur un tout autre sujet à l'arrivée d'un autre «tchateur ».
Pour le novice cela fait très désordre, fouillis, mais on se rend vite compte que finalement les gens se connaissent au moins en paroles et sont comme de vieux amis autour d'un verre.
Si l'on « creuse» un peu, hélas il n'en est plus de même …mais c'est une autre analyse.
Florine et les autres ont des « pseudos». Souvent ils gardent le même mais parfois aussi, ils en changent ce qui leur permet de jouer, de se camoufler encore plus et avoir encore plus d'anonymat, car le principal atout de ces pseudos, c'est l'anonymat : pouvoir dire ce que l'on veut à n'importe qui sans barrière sociale, sans tabou puisque de toute façon on ne sait pas qui se cache derrière.
Comment ces pseudos sont -ils choisis c'est la question que se pose encore Florine. Une femme laide préférera-t-elle « Belle» ou Vénus» ? Un charcutier prendra -t-il «Quisuisje»? un cadre « Quepourtoi»? Et tellement d'autres aussi intéressants qu'anonymes !
Un climat de confiance se crée très vite, l'accueil est souvent très convivial, et toujours le temps d'un moment, une femme mariée, cinq enfants qui s'ennuie à mourir dans sa banlieue perdue de province devient pour un instant seulement la reine du « géné » : bonjour ma douce … tu m’as manqué…toujours aussi belle…toujours aussi super…j’adore tes bisous…je t’adore…voire parfois … je t’aime ; tout cela sans gêne et sans retenue.
Un autre, boutonneux et timide se verra courtisé par les femmes : tu es trop mignon… j’aime les mots doux… bisous mon cœur… je t’adore…
Rêves, fantasmes ? double vie ?
Le tout sans doute, et c’est là que le bât blesse. Quand l’ordinateur s’éteint, tout le monde se retrouve seul avec ses problèmes. La tête encore pleine de tous ces mots doux, cette chaleur, ces mots accueillants, fraternels, amicaux même un peu amoureux parfois. Le rêve s’arrête et les enfants réclament leur dessert, le mari trouve que le repas était moyen, l’épouse que son mari à l’air ailleurs ce soir ( c’est à cause de ces fichiers d’ordinateur, il se crève tous les soirs dessus)
| Non, le mari se souvient tout simplement de ce joli pseudo « Rienquepourtoi » avec qui il a pris contact en privé ce soir et qui lui a, pendant plus d'une heure fait oublier le quotidien et l'a fait rêver à une autre vie avec cette merveilleuse femme qui a l' air si belle, si compréhensive: ils ont abordé plein de sujets, comme elle est intelligente comparativement à Madeleine, sa femme qui ne sait parler que repassage et qui ne s'intéresse à rien |
| Quelque part encore ailleurs, une «Joliemôme» rêvera en repassant les chemises de Jean-Claude, son mari, employé à la SNCF, à ce bel « Adonis », c'est son pseudo, qui voudrait la rencontrer, tellement il la trouve à son goût. Il lui dit d'ailleurs qu'il l'aime il lui a dit le premier jour, elle a fondu forcément. Depuis combien de temps son mari ne lui dit plus? et puis il y a aussi « Féroce» qui la harcèle, qui lui dit que depuis qu'il la connaît, il ne touche plus à sa femme... |
Et puis, et puis…
La routine continue, la vie reprend et le lendemain, « Féroce » sur le « géné » dira bonsoir mon amour à« Airelle» nouvelle venue sur le chat, et lui demandera s'il peut lui parler en privé. Elle répondra: j'arrive mon ange... et «Joliemôme» pleurera devant son écran, des larmes de déception: comment ose- t-il lui faire cela, à elle, à qui il disait hier «je t'aime? »
Ses larmes continueront de couler silencieusement quand elle voudra parler à « Adonis » en privé et qu'il lui répondra: «je suis occupé.. » elle insistera, il se fâchera et lui dira: « mais enfin qu'espérais-tu? nous ne sommes que du virtuel ciao bonne soirée.. »
Ah que ces rejets sont douloureux, des « Vénus », des « Joliemôme », il yen a des centaines qui passent sur ces chats tous les jours et des « Adonis » des centaines également, qui tous les soirs racontent des mensonges, font du mal sans s’en rendre compte, uniquement sous couvert de l’anonymat, tout leur paraît permis sur ces chats et eux mêmes croient à leurs histoires et fantasmes.
Le mal comme le bien car Florine reconnaît y avoir fait des rencontres très intéressantes, d'artistes de toute nature, peinture, écriture, musique. Alors que font tous ceux-là tous les
soirs ?que cherchent-ils eux et elles qui ont l'air d'être bien dans leur tête? Peut-être ce qu' y a trouvé Florine : des dialogues intéressants, très intéressants, souvent très drôles.parfois très tristes d'hommes et de femmes qui éprouvent le temps d'un soir, l’envie de sortir de leur peau pour mieux revenir à leur quotidien.
Florine a parlé avec des femmes qui avaient eu un cancer et qui le racontaient.
Elle a parlé avec un homme qui venait de perdre un enfant très jeune.
Elle a parlé avec un homme veuf et désespéré de chagrin.
Et surtout elle aussi, pendant un instant, elle était une autre, qui par un mot, une blague avait peut-être aidé quelqu'un à un moment où la solitude devenait intenable.
Elle n'a pas voulu s'éterniser ni trop parler des racistes et xénophobes qu'elle a parfois rencontrés sur le « géné » et avec qui elle s'est battue avec ses seules armes : ses mots, car des opérateurs sont là normalement pour« éjecter» ceux qui tiennent ce genre de propos.
Alors le net ? Polluant disent certains
Indispensable disent d’autres.
Si l’espace d’un instant Florine a permis à quelqu’un d’être moins seul ? Pourquoi renier ce nouveau mode de communication ?
Cela fut la conclusion de Florine…
ELLE N’EST PLUS LA
Trois heures du matin : Jacques se réveille comme depuis des semaines : complètement en sueur et oppressé. Ses draps sont humides et il tremble. Il est si mal : Combien de temps va-t-il encore durer ? Combien de temps tiendra-t-il le coup ?
Cela fait maintenant six mois que sa compagne l’a quitté et pourtant il sent encore son parfum dans toutes les pièces de la maison. Il sent la pression de ses doigts quand elle lui prenait la main dans la nuit pour se rassurer.
Il entend encore son souffle quand elle se retenait de ne pas gémir de douleur.
Il entend sa voix quand elle lui murmurait qu’elle allait le laisser seul et que ça la rendait encore plus triste.
Il se lève, abruti de fatigue et de manque de sommeil. Vite de l’air et surtout allumer la télévision pour rompre ce silence et se sentir vivant. Il ouvre la porte-fenêtre qui donne sur un jardin maintenant à l’abandon. Pour qui ? Pourquoi l’entretiendrait-il maintenant qu’elle n’est plus là ?
Il a allumé la lumière sur sa terrasse et regarde sans voir les trois pots de fleurs fanées qu’elle avait plantées avant qu’elle….
Une envie folle de la rejoindre le prend aux tripes. Il avance dans l’air glacé de la nuit, nu et en chaussons.
Un chien aboie au loin.
Des frôlements légers dans les arbres : sans aucun doute la lumière dérange les oiseaux qui y nichent.
Il s’en fout, plus rien ne l’importe : elle n’est plus là…
Tremblant de froid maintenant, il enfile un slip et un tee-shirt et se fait chauffer un café.
Il est quatre heures trente du matin. Sa nuit est finie, le jour va bientôt se lever.
Il va enfouir son chagrin, ses angoisses, sa douleur et son manque d’elle jusqu’à …Ce soir……