Je vous propose de nous partager un souvenir personnel ou public qui a marqué votre vie ! Tout est permis : humour, joie, tristesse, colère, dérision .... laissez parler vos émotions
j'ai choisi la joie
Ce fut une belle fête !
Nous étions treize. La tante Laure avait bien dit : je ne mangerai pas si nous sommes treize. Allez chercher quelqu’un n’importe qui, quatorze ou douze soit, mais pas treize.
On la connaissait bien la tante Laure, têtue comme un baudet, disait-on d’elle, alors on céda.
C’est mon père qui se chargea de l’affaire. Un jeune homme sans famille qui vivait dans la ferme voisine fut invité et il se fit une joie de venir s’assoir à notre table.
Ah ! Je ne vous ai pas dit mais je faisais ma première communion et toute ma famille s’était déplacée de Paris pour venir fêter cette occasion. Il n’y avait pas souvent de fêtes chez nous alors une communion, pensez-donc !
Quand la messe fut terminée et que l’on m’eut fait enlever mon aube, qui de toute façon me serrait aux épaules, la mère Dora, la plus ancienne du village, que mes parents avaient embauchée pour la circonstance, nous invita à passer à table :
— C’est prêt !
— On arrive !
Nous voilà donc, dans un bruit de chaises épouvantable tous assis autour de la grande table de salle à manger recouverte de deux draps blancs. Les assiettes et les verres, sortis pour l’occasion du vaisselier de la vieille tante Estelle, avaient été lavés et essuyés avec soin par Dora et brillaient dans le soleil. L’argenterie, passée au blanc d’Espagne, rutilait auprès des assiettes de porcelaine. Moi, ce qui me plaisait le plus quand une belle table était mise comme aujourd’hui, c’étaient les porte-couteaux en forme de petits cochons en porcelaine aussi.
Nous étions le 5 Juin et il faisait un temps de rêve.
J’étais le héros de la fête. A ma droite ma grand-mère maternelle, toute de beige vêtue arborait sans complexe son petit chapeau bleu marine à voilette posé sur le haut de la tête, comme un nid d'oiseau.
A ma gauche la cousine Odile, une peste de mon âge, laide et boutonneuse que je pinçais sous la table en lui murmurant, que si elle criait, je dirais à tout le monde qu’elle faisait encore pipi dans sa culotte.
Et puis de chaque côté, se côtoyaient l’oncle Emile, la cousine Berthe, les cousins jumeaux Alfred et Jules qui avaient deux ans de plus que moi, la tante Laure et mon grand-père paternel.
Ils auraient pu placer ma grand-mère maternelle auprès de lui, mais elle ne pouvait plus le supporter. Donc Dora avait fait en sorte de les mettre loin l’un de l’autre.
Jean, le jeune homme de ferme avait été placé en bout de table. Normal avait insisté la tante Simone, la mère des jumeaux, il n’est pas de la famille. Près de lui, l’oncle Justin, le mari de Simone commençait à servir le vin blanc. Nous n’avions jamais d’apéritif à la maison mais du vin blanc faisait bien l’affaire. Ah ! J’oubliais en face de moi, mon père et ma mère réconciliés pour la circonstance bien que séparés depuis deux ans. Nous étions donc bien quatorze : le repas pouvait commencer.
Tout d’abord, Dora aidée par ma mère qui s’était levée pour l’occasion, apportèrent deux grands plateaux de charcuterie variée: Du saucisson, des pâtés divers et de l’andouille.
Ça a commencé là. Ma grand-mère a rouspété car elle n’avait pas droit à la charcuterie à cause de son cholestérol. Le grand-père lui, bougonnait que c’était sacrilège de boire du blanc avec du saucisson.
La tante Simone essayant de sourire lui répondit que le vin rouge était à la cave et que si quelqu’un voulait aller le chercher…
Personne n’a bougé. Le repas commençait assez mal. Tout le monde se taisait et pas un ne me parlait. J’avais l’impression qu’ils étaient tous venus uniquement pour « bâfrer » quelle horreur !
La charcuterie engloutie, la tante Laure demanda s’il y avait des crudités. Bien évidemment, il n’y en avait pas. C’était un repas de communion et pas un dîner au restaurant hein ? Ironisa ma mère..
L’ambiance ne se détendait pas. Il aurait fallu que l’un d’entre eux raconte un truc drôle ou même casse un verre enfin qu’il y ait un peu de mouvement mais rien de tout cela.
Alors quand Dora et la tante Laure apportèrent deux grands plats de viande et deux de légumes bouillis, le grand-père s’exclama : Ah j’aurais dû m’en douter, on ne sait faire que du pot-au-feu ici ! C’est un comble, un jour de première communion !
— Et alors ? C’est bon le pot –au-feu non ? Et ça nourrit. Tu nous prends pour Crésus, se décida enfin mon père, hors de lui.
— Tais-toi Joseph, tu vois bien qu’il dit cela pour rire, intervint la tante Simone.
— Il n’en rate pas une c’est un comble. Il n’a même pas fait un cadeau au petit, hein Simon, il ne t’a rien offert ton grand-père !
— Non Papa mais toi non plus...
Sans le faire exprès, j’avais détendu l’atmosphère. Tout le monde se mit à rire de cette boutade et même mon père daigna sourire. On allait enfin pouvoir continuer le repas.
Cette fois c’étaient des bruits de couteaux et de fourchettes que l’on entendait et quelques commentaires du genre : ce n’est pas mauvais quand même on voit que ce sont des légumes frais du jardin n’est- ce pas Dora ?
— Pas du tout, je suis allée les chercher hier sur le marché.
— Bien …
Encore un silence…
Le déjeuner se déroulait gentiment maintenant, et chacun reprenait dans les plats, Dora faisait la navette entre ses fourneaux et la table.
Le fromage fut vite expédié d’une part, parce que nous n’avions plus très faim et d’autre part parce qu’il n’y avait que du camembert. Les femmes faisaient la moue.
Qu’est- ce qu’il pue ce fromage ! Osa ma grand-mère. Un regard de maman la fit taire.
Tu n’es pas obligée d’en prendre, lui dit-elle sèchement.
Trois énormes tartes aux fraises du jardin constituaient le dessert, un vrai délice. Quand elles furent déposées sur la table et découpées en parts égales, tout le monde se leva pour boire à la santé du « p’tit » qui faisait sa communion et on fit des compliments à la cuisinière...
Je dois avouer que j’étais un peu ivre, on m’avait fait gouter le vin banc, oh ! Une larme mais quand même !
Toute ma famille était venue, pour moi, et malgré les débuts difficiles, elle semblait heureuse de ce repas et de cette réunion rare chez nous, moi le premier. Ça me changeait de la cantine et de la soupe du soir de la tante Simone qui m’hébergeait le temps que mes parents trouvent une solution.
Et puis de les voir là, tous les deux assis à la même table me faisait chaud au cœur et me faisait espérer… Qui sait ?
Tout le monde était gai et forcément, arrivés au café, tous se mirent à chanter.
Mon père était allé mettre des disques de danse et il avait pris ma mère dans ses bras pour l’entrainer dans une jolie valse. Les autres avaient suivi.
Nous n’étions pas très riches mais ma famille aimait rire, chanter et danser.
Ce fut une belle fête. Moi, j’avais fait ami ami avec Odile et on était sortis discrètement de table pour aller jouer dans la grange à cache-cache. Je me souviendrai de mon repas de communion. C’était très chouette.
Fin
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