Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog de Marie Chevalier

un blog pour mes écrits,et pour y recevoir mes amis

concours de nouvelles salon du livre des Arts de l'Epine

Publié le 26 Août 2017 par marie chevalier in mes nouvelles

Cette  nouvelle a eu les félicitations  du jury:

 

 

 

Quel drôle de  passe-temps !

Jessica était très mignonne. Des cheveux châtains souvent nattés, une petite frange coquine sur le front, elle respirait le bonheur de vivre. Eté comme hiver un doux hâle doré lui donnait de jolies couleurs qui faisaient ressortir ses grands yeux bleus. Pas très grande mais très bien proportionnée, les garçons de Noirmoutier d’ailleurs ne s’y trompaient pas et tournaient autour d’elle comme les abeilles autour d’un pot de miel. Quelques-uns parfois la sifflaient d’admiration. Quelle horreur ! Elle se retournait vivement et invariablement leur criait : passez votre chemin bande d’illettrés !

Autant elle les aurait traités de « cons », ils en auraient ri, autant ce mot lâché avec tant de mépris les mettaient dans une colère noire. Alors pour ne pas perdre la face, ils s’éloignaient en jurant qu’elle resterait vieille fille jusqu’à sa mort.

Cela n’empêchait pas Jessica de participer à la vie sociale de Noirmoutier en l’île. Qu’il y ait une course à pieds, elle en était, qu’il y ait un pique-nique avec les enfants dans les dunes, elle y était. Bien intégrée dans ce village où elle avait grandi, elle s’épanouissait comme le mimosa dans les jardins.

Mais c’est surtout chez elle, dans une jolie maison que sa grand-mère lui avait léguée avant de mourir de vieillesse, qu’elle se retrouvait et pouvait enfin se livrer à son passe-temps favori : chanter. Elle chantait tout le temps : en coupant du bois pour l’hiver, en faisant son petit jardin où elle plantait tous les ans ses fameuses bonottes qu’elle disait les meilleures de toute l’île. Il est vrai que même les anciens à qui elle donnait volontiers un ou deux kilos de sa récolte approuvaient et lui demandait son secret. Elle éclatait de rire en répondant qu’elles poussaient dans la joie, que chez elle il n’y avait pas de morosité, que tout était beau et bon.

Les chorales des villes alentour la sollicitaient pour les messes de mariage ou les communions et aussi pour les repas des anciens ; sa jolie voix faisait oublier les tracas et les soucis disaient certains, d’autres beaucoup plus jeunes, surtout ceux qu’elle rabrouait haussaient les épaules en riant la traitant de ringarde. Mais elle n’en avait cure. Peu importe ce que pensaient les autres, elle n’avait pas de comptes à leur rendre.

Un jour qu’elle revenait d’une balade à vélo dans la forêt domaniale de Bois de la Chaise, elle vit un camion devant la porte de ses voisins qui avaient quitté l’île quelques semaines plus tôt. Elle n’avait pas osé leur demander ce qu’ils comptaient faire de leur grande maison, maintenant elle savait. De nouveaux propriétaires aménageaient. En arrivant devant son portail, elle les regarda et les salua. Une femme d’environ quarante- cinq ans très bien habillée, enfin trop bien pour la circonstance, vint vers elle et lui tendit la main : Nous sommes arrivés depuis une heure et impossible de rencontrer quelqu’un, c’est une île déserte ou quoi ?

Jessica n’apprécia pas le ton moqueur de cette intruse, car il s’agissait forcément d’une intruse, cette femme n’était pas noirmoutrine ça s’entendait et se voyait.

—Madame, les gens travaillent ici et nous ne sommes pas figés derrière nos vitres, que vous arrive-t-il ?

— Mon mari a deux mains gauches et doit repartir sur Paris, nous cherchons quelqu’un pour nous aider à tout ranger. Moi-même suis très occupée.

— Je ne sais pas trop quoi vous dire Madame ? Je ne sais même pas votre nom.

— De Laporte, en deux mots s’il vous plait, nous y tenons. Jessica pensa intérieurement que ça commençait fort. Elle se prenait pour qui cette bonne femme ?

— Madame Je suis désolée mais à part Gégé, le fils du gérant de l’hôtel, je ne vois personne, il cherche justement du travail et est prêt à faire n’importe quel petit boulot du moment qu’il est déclaré.

— Mais vous, que faites-vous de vos journées à part du vélo ?

La jeune fille qui d’ordinaire avait la réputation d’une personne calme et tolérante, se retint de l’envoyer vertement sur les roses mais d’un petit air futé lui dit :

— Madame, je peux concevoir que vous êtes énervée, ce qui expliquerait votre ton agressif mais je viens de vous dire que je connaissais un garçon qui cherche du travail.

— J’ai bien compris mais moi je ne veux pas prendre de responsabilités ; imaginez que ce jeune homme soit un voleur voire pire un tueur ou un violeur ?

— Les bras m’en tombent alors dans ce cas démerdez-vous !

Elle qui n’était jamais grossière n’avait pas pu se retenir. Elle tourna le dos, remonta sur son vélo et rentra chez elle furieuse.

Mais qui était cette bonne femme pour juger les gens ainsi ?

Une semaine passa sans qu’elle ait à échanger de nouveau avec « la nouvelle », celle-ci ayant l’air de fuir Noirmoutier en L’Ile. On la rencontrait souvent à St-Jean de Monts ou à Saint Gilles Croix de vie. Elle ne rentrait que le soir très tard dans sa BMW rutilante.

Son mari était parti le soir même avec le camion. Elle était donc seule dans cette grande maison et sûrement ne se souciait plus de ranger comme elle l’avait demandé.

Les autres voisins de Jessica et ses copains de chorale lui demandaient souvent comment se passait leur promiscuité, mais elle était bien incapable de répondre.

Un soir qu’elle était plus fatiguée sans doute, elle s’arrêta devant la grille du jardinet pour reprendre son souffle, elle avait marché trop vite. Elle n’était pas depuis dix secondes adossée au muret que la porte-fenêtre s’ouvrit et madame De Laporte en personne s’approcha. Elle marchait d’un pas lent sur sa petite allée en graviers et le bruit raisonnait dans les oreilles de Jessica qui décidemment ne se sentait pas très bien.

— Vous avez besoin de quelque chose ? Alors au lieu de vous cacher derrière le pilier entrez donc, vous en mourrez d’envie.
Interloquée par le ton badin de la jeune femme, elle ne sut que répondre sinon bafouiller qu’elle n’avait besoin de rien.

— Un petit remontant vous fera le plus grand bien, vous êtes livide.

Il est vrai qu’elle se sentait vraiment mal et finalement suivit Madame De Laporte sans dire un mot.

Arrivée sur le pas de la porte, comme elle hésitait, son hôtesse la poussa brutalement dans le dos et lui dit qu’elle n’avait encore mangé personne !

 Qu’elle ne fut pas sa surprise dès son entrée de voir une grande pièce toute blanche, dans laquelle étaient entreposée une dizaine de chaises, certaines les unes sur les autres, d’autres en rond autour d’une minuscule table basse.

— Ne soyez pas surprise, j’adore les chaises, je les collectionne.

— En effet, mais vous les prenez de n’importe quel style et couleur ?

— Oui, mais ensuite c’est un travail de titan car il faut que je les ponce.

— Vous avez bien du courage !

— Pas vraiment car c’est une passion, redonner de la vie à ces meubles trouvés la plupart du temps dans des brocantes minables, c’est vivifiant. Et puis j’ai un vieux compte à régler avec elles.

— Je veux bien vous croire, mais je suppose qu’il s’agit d’un secret…

— Exactement et je ne vous en dirai pas un mot.

Dubitative, Jessica en avait oublié son malaise dû certainement au fait qu’elle n’avait pas pris le temps de déjeuner ce midi.

 — Vous faites toutes les brocantes ? Ici ? À Noirmoutier ?

— Pas vraiment je préfère aller sur le continent, dit-elle en riant, je vais plus précisément à st Jean de Monts ou à St Gilles Croix de vie car là, je n’ai qu’à les ramasser. Je passe chez les gens, je fais un peu du porte à porte et souvent j’en récupère deux ou trois dans la journée si ce n’est plus.

Elles papotèrent encore amicalement pendant quelques minutes et après avoir bu un verre d’eau, Jessica dit au revoir et rentra chez elle. Elle téléphona à sa meilleure amie Laura comme elle faisait chaque soir et lui raconta son histoire.

Les jours passèrent et on ne voyait toujours pas Monsieur De Laporte. A tel point que la rumeur commença à se faire jour dans la petite ville. Quelqu’un aurait aperçu un homme derrière la vitre du pavillon et qui était-il, puisque c’était certain tout le monde dans la rue l’avait bien vu partir en camion après avoir déposé quelques meubles.

Jo, un ami de la famille de Jessica était comme tous les soirs à la brasserie « La mer veille » pour boire son irremplaçable pastis de 19 heures. Il bavardait avec le serveur quand celui-ci lui dit à voix basse : tu sais quoi ? J’ai l’impression que la bonne femme qui vient d’emménager près de chez Jessica vole des chaises… et ma mère me dit qu’elle croit l’avoir déjà vue quelque part.

— Vole comment ?

— Des clients commencent à jaser. Tu sais qu’ici ce n’est pas rare que les parisiens laissent leurs chaises de jardin sur la terrasse. Eh bien trois ont découvert le lendemain matin que ces dites chaises avaient disparu, et tous les trois habitent dans la Grande Rue. Tu te rends compte ?

— Bon ce n’est pas forcément elle, quelqu’un l’a vue ?

— Non mais je vais te dire quelque chose, ici aussi on laisse facilement les chaises dehors …. Toutes volées ! Et la crêperie « les Embruns » pareil on leur a tout piqué, sauf deux tabourets !

— Et alors ?

— Ben ce qui prouve bien que seules les chaises l’intéressent.

— Tu sais ce que l’on va faire, on va faire le guet. Tous les soirs pendant une semaine, l’un de nous se postera devant chez elle.

— Mais enfin tu délires ! Elle va tout de suite nous repérer.

— Il faudrait peut-être alors en parler à la mairie. 

— Mais on n’en est pas sûrs, on dit que, mais tu sais les ragots vont vite.

— Oh et puis zut, ils n’ont qu’à porter plainte pour vol dit Jo en demandant un second pastis.

Il n’empêche que dans le café plusieurs personnes avaient entendu la conversation et cela se répandit comme une trainée de poudre : Madame De Laporte volait des chaises et devait être dénoncée.

Plusieurs jours passèrent et un matin …

Jessica passa devant le jardin de sa voisine et freina. Elle mit son vélo sur la béquille et s’avança pour regarder de plus près. Une centaine de chaises étaient installées sur plusieurs rangs et portaient toutes un nom sur le dossier. Elle en reconnut quelques-uns : la boulangère, le boucher, l’hôtel et d’autres qu’elle n’arrivait pas à lire.

Elle ne savait plus quoi faire et prit la décision d’en parler quand même à la mairie. Ce n’était pas normal. D’un côté des gens se plaignaient qu’on leur volait depuis quelque temps des chaises et voilà que dans ce jardin il y en avait au moins une centaine. Madame De Laporte lui avait dit qu’elle les achetait dans les brocantes, elle avait donc menti ?

Elle allait partir quand la porte s’ouvrit et que la propriétaire lui fit signe de rentrer. Elle hésitait, cette bonne femme lui faisait peur tout à coup. Ce n’était pas normal cette passion pour les chaises.

— Jessica, je sais ce que disent les habitants de Noirmoutier en l’île sur moi. Mais ce sont des gens bien et s’ils disent que je suis une voleuse, c’est sans doute vrai. Mais j’ai un souci je ne me souviens de rien.

— Mais vous avez quand même mis le nom des possesseurs de ces chaises sur le dossier !

— Non ce n’est pas moi, ou alors quand je dors ? Je suis somnambule et je fais souvent des trucs oui des trucs dont je ne me souviens pas le lendemain. D’ailleurs à ce propos savez-vous qui a disposé toutes ces chaises ici chez moi ?

Jessica ne répondit pas. Elle essayait de garder son calme et se disait que finalement cette femme devait tout simplement être folle. Il faudrait voir avec la mairie ce que l’on peut faire.

— Je vous laisse Madame De Laporte, j’ai du travail, mais votre mari devrait pouvoir vous aider mieux que moi.

— Je n’ai pas de mari.

— Mais le monsieur qui est parti le soir de votre emménagement.

— C’était mon tuteur. Oui je suis sous tutelle car je vole des chaises. Cela date de mon enfance parait-il, quand j’étais assise sur le banc dans notre cuisine, au réfectoire du collège ou même à l’église. D’ailleurs c’était à l’église de Noirmoutier en l’ile. C’est pour cela que j’ai demandé à revenir y faire un court séjour, je pensais que cela allait me faire du bien et calmer mon obsession, il semble que ce soit raté.

Jessica de plus en plus mal à l’aise ne savait plus comment gérer cette situation. Elle proposa de l’aider à rendre toutes ces chaises à leur propriétaire.
— Je pourrais demander à votre tuteur, mais vous dites que vous habitiez ici, vous y êtes née ?

— Bien sûr, les gens ne me reconnaissent pas ou font semblant mais j’ai vécu dix- huit ans ici dans la Grande Rue.

— Et pourquoi en êtes-vous partie sans indiscrétion ?

— Parce que j’ai volé la chaise du curé.

— Ce n’était pas bien grave quand même…

— Non mais avec cette chaise je l’ai assommé et lui ai volé toutes les autres chaises de la maison. Cela a fait toute une histoire et mes parents m’ont placée ….. Jusqu’à ma majorité.

Les anciens de Noirmoutier en l’Ile connaissaient cette histoire de curé assommé mais ce qu’ils ignoraient c’est qu’elle était revenue se venger des noirmoutrins en leur volant leurs chaises, en se faisant passer pour une parisienne de souche : Madame De Laporte. En fait elle s’appelait Josiane Bélachet et son père, un brave homme était pécheur. Sa mère était morte d’une crise cardiaque en tombant d’une chaise alors qu’elle faisait les carreaux de la cuisine.

Cette histoire de chaise avait complètement perturbé la gamine et elle s’était mise à faire une fixation. Le père l’avait effectivement mise à l’abri dans un pensionnat à Paris, car il ne pouvait plus s’en occuper seul. Une de ses tantes lui achetait des vêtements et la prenait une fois de temps en temps dans son minuscule logement au quatrième étage sans ascenseur.

Beaucoup se souvenait de cette petite, cela avait fait parler dans les chaumières. Forcément une famille maudite, la gamine se vengeait en volant des chaises. Si encore elle les avait brulées au rond-point de la rue Marie Lemonnier dit la boulangère en riant, cela aurait fait de l’animation, Mais personne n’avait envie de rire.

Jessica eut pitié de cette pauvre femme et l’aida à remettre tout en place. Les chaises furent rendues à leur propriétaire. Grace à la camionnette de Jo.

Celui-ci l’avait ensuite raccompagnée jusqu’à St Gilles où l’attendait son tuteur.

Personne n’en parla plus, mais quand même il leur arrivait parfois en passant devant la maison en vente de murmurer : quelle drôle d’histoire quand même, cette pauvre Josiane et ses chaises !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article